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Le Mouvement des Paysans sans Terre
Bruxelles, le 19 mars 1997.
LE MST REMET DEBOUT LES PLUS DEMUNIS DES BRESILIENS
A l'arrière de l'école, le village commence. Tout, ici, est modeste. Les maisons, construites à la main par les paysans eux-mêmes, sont éclairées depuis que la municipalité a accepté de raccorder les lieux au réseau. Les champs aussi sont modestes, comparés aux immenses propriétés de la région, ils semblent se résumer à quelques arpents de terre inondés de soleil. Sur l'un d'eux poussent des plants de mil, de haricots noirs, base de la nourriture locale, et de manioc. Trente-sept personnes ont ici occupé une propriété inutilisée et formé une collectivité. Les champs sont travaillés par tous, mais chacun possède une parcelle individuelle devant sa maison. L'Etat de Maranhao, au Brésil, est pauvre. Très pauvre. Le village de Vila Diamante n'échappe pas à la règle. Après sept ans, il vit toujours en autosubsistance. Mais au moins, ces paysans ont maintenant des champs à cultiver et sont appuyés par le Mouvement des paysans sans terre (MST). L'école de Vila Diamante sert d'ailleurs aussi de lieu de formation de cadres pour le Mouvement.
145 000 familles
Le MST a été créé en 1985 en tant qu'organisation nationale, mais ses racines sont plus profondes. Dès les années soixante, un mouvement d'agriculteurs sans terre était apparu dans l'Etat de Rio Grande do Sul et obtint la distribution de terres en jachère. Mais pendant la dictature militaire, les conditions de vie des paysans se dégradèrent. Beaucoup d'entre eux furent déplacés vers la forêt amazonienne, y travaillant dans des conditions proches de l'esclavage. La répression avait décapité les grandes organisations populaires, entraînant la naissance d'organismes nouveaux. Les Eglises chrétiennes créèrent la Commission pastorale de la Terre (CPT) tandis que des mouvements paysans dispersés naquirent un peu partout. Sous l'impulsion de la CPT, ces mouvements se coordonnèrent, jusqu'à former en 1985 le Movimento dos Trabalhadores Rurais sem Terra. Le coeur de l'action du MST consiste à permettre aux petits paysans de vivre du travail agricole. "Nous travaillons avec ce que nous appelons des "assentamentos"; ce sont des implantations légalisées, explique Carlos Bellé, membre de la Coordination nationale du MST. Actuellement, 145 000 familles d'anciens paysans sans terre pourvoient ainsi à leur subsistance. Nous pouvons affirmer qu'ils produisent et gagnent plus que les autres paysans, et bien plus que les sans terre. La mortalité infantile a diminué; en ce qui concerne l'alimentation et l'alphabétisation, leur situation est aussi meilleure." En douze ans, ce sont des dizaines de milliers de familles paysannes qui ont pu ainsi entamer une nouvelle vie. Dans l'appui qu'il leur fournit, en matériel, en formation, en crédit, le MST collabore avec d'autres organismes proches, comme la Confédération des coopératives de la réforme agraire. Mais il y a plus.
Social et politique
En 1994, année de son élection à la présidence du Brésil, Fernando Henrique Cardoso déclarait: "le Brésil n'est pas un pays sous-développé; il est un pays d'injustice." Des propos confirmés par la Banque Mondiale, pour qui le Brésil est le pays au monde présentant la structure la plus inégalitaire. Au coeur de l'inégalité, la propriété foncière, très concentrée. Le MST y fut rapidement confronté, parce qu'il est impossible d'envisager la subsistance des paysans si la condition préalable d'accès à la terre n'est pas remplie. "Notre objectif principal reste la lutte contre la pauvreté, la faim et la misère, ajoute Carlos Bellé. N'oubliez pas que 50 millions de Brésiliens ne mangent pas régulièrement à leur faim, alors que 70 millions d'hectares de terre restent inutilisées." D'après l'Institut (officiel) de réforme agraire, 100 000 000 d'hectares ne sont pas mis en culture dans les grandes propriétés ou sont occupés par du bétail qu'on laisse divaguer. La lutte pour une réforme agraire s'est donc imposée comme partie intégrante de la mission du MST. D'autant plus que, faute de moyens de subsistance à la campagne, les paysans étaient nombreux à aller grossir les bidonvilles. Pour Carlos Bellé, il y a une relation logique entre la propriété foncière et le développement anarchique des villes: "Dans les années '70, la propriété foncière a gagné en concentration et le travail de la terre s'est mécanisé de plus en plus. Les grands propriétaires terriens ont dès lors remercié nombre de leurs salariés agricoles. Les villes se sont peuplées de victimes du chômage; même l'Amazonie n'offrait plus d'issue de secours." Mais le raisonnement vaut aussi en sens inverse. Comme l'explique l'économiste Celso Furtado (voir: Le MST, un mouvement largement apprécié), la stagnation de l'industrie brésilienne renvoie aujourd'hui des millions d'urbains vers la terre. Et oblige donc à repenser le modèle de développement agraire en privilégiant la petite propriété. A nouveau, on touche à ce pilier de la structure sociale brésilienne: la propriété foncière.
Selon la Banque Mondiale, 0,83% des propriétaires détiennent 43% des terres, tandis que 23 millions de paysans sur 37 millions vivent sous le seuil de pauvreté.
Encore des morts en janvier
Répartir la terre, c'est facile à dire, mais plus difficile à appliquer. Face aux besoins des petits paysans se trouvent en effet les intérêts des grands propriétaires. Dans l'Etat de Maranhao, déjà cité, ceux-ci se sont attribué de grandes surfaces de terre depuis 1979 environ, profitant de l'absence de titres de propriété des paysans. Les superficies sont immenses: le groupe dos Santos possède 250 000 hectares, le latifundio Colony 400 000. De grandes compagnies prévoient de faire du Brésil un exportateur de pâte à papier, d'eucalyptus... repoussant chaque fois les paysans sans terre. Ceux-ci réagissent en s'installant en groupe sur des parties inexploitées de grandes propriétés. Cette opposition d'intérêts explique que les conflits pour la terre débouchent parfois sur la violence. Périodiquement, des militants et des membres du MST, ainsi que des paysans soutenus par lui, sont attaqués, voire massacrés par des milices privées armées par les propriétaires. Dans certains cas, les autorités ont reconnu que des membres des forces de l'ordre y ont participé. En 1996, 47 paysans sans terre ont été tués lors de tels conflits, pour 41 en 1995. En avril dernier, 19 personnes au moins furent abattues à Eldorado dos Carajas alors qu'elles manifestaient pour la réforme agraire. 12 autres lors d'une occupation à Corumbiara en août, et 10 encore en septembre au Maranhao. D'autres assassinats ont eu lieu en janvier 1997. Partout il est question de paysans chassés des terres qu'ils occupent, d'affronte-ments, de tueurs à gages loués par les grands propriétaires. Avec, à la clé, l'apparition d'un phénomène récent: à leur tour, les paysans attaqués se défendent en recourant à la menace, voire la violence.
Réformes en cours
Au début des années 1980, vers la fin de la dictature militaire, 2,5 millions d'hectares avaient été expropriés au profit de 42 000 familles. Mais lorsque le président Sarney déposa un projet de loi de réforme agraire, le lobbying des défenseurs des paysans se heurta à une vigoureuse campagne des grands propriétaires, des militaires, de leurs représentants politiques et de la presse conservatrice. Il n'y eut de distribution que de terres publiques. Depuis son élection en 1994, le président actuel Fernando Henrique Cardoso a partiellement rencontré certaines revendications paysannes. 40 000 familles ont été installées sur une terre en 1995 et 60 000 en 1996. Un ministère de la politique foncière a été créé. De plus, les responsables de crimes contre les paysans seront désormais jugés par la justice civile, au lieu des tribunaux militaires. Le MST, de son côté, explique que la moitié au moins de ces familles occupaient déjà les terres qu'elles ont officiellement reçues. Sans que les moyens annoncés pour y survivre, cultiver et commercialiser leurs produits soient assurés. De plus, toutes les terres concernées ne sont pas d'une qualité suffisante pour que les paysans en vivent. De toute façon, ces mesures ne corrigent pas l'injustice de la propriété inégale, parce que les terres données aux paysans appartiennent à l'Etat, non aux propriétaires privés. Le MST reconnaît cependant, de la part des autorités, un progrès vers la réforme agraire. Des lois ont été votées pour une procédure de règlement rapide des litiges d'occupation de terres et pour une hausse des impôts sur les terres improductives, afin de pousser les grands propriétaires à vendre leurs terres aux paysans. Mais, ajoute Carlos Bellé: "des défis subsistent pour que le Brésil soit juste et démocratique".
Paysans de tous les pays...
Trop lent? Assez? Insuffisant? Les opinions exprimées au Brésil divergent au sujet de la réforme agraire, mais l'opinion apprécie largement la cause des paysans sans terre. Ceux-ci sont même devenus des personnages sympathiques dans une série télévisée de la puissante chaîne Globo. Reconnaître l'importance de la problématique de la terre peut d'ailleurs avoir des répercussions hors du Brésil. Au Guatemala, par exemple, où les chiffres de concentration de la propriété sont encore plus effarants qu'au Brésil. En Bolivie, où 40 000 propriétés couvrent 32 millions d'hectares tandis que 550 000 familles se partagent 4 millions d'hectares; le monde rural y est en effervescence dans l'attente d'une répartition annoncée. Au Mexique, où une modification constitutionnelle permet désormais de vendre les terres communautaires indiennes et donc de renforcer les inégalités. Aux Philippines aussi. Sur l'île de Negros, par exemple, les grands propriétaires de plantations de canne à sucre résistent, parfois par la violence et l'intimidation, à la mise en oeuvre de la loi de réforme agraire décidée en 1988. En sept ans, 15% seulement des terres à répartir l'ont effectivement été. Entre-temps, la loi a été amendée. Aux Philippines comme au Brésil, les propriétaires recourent à des milices privées pour défendre leurs intérêts. L'Afrique, elle, connaît parfois des conflits entre grandes et petites propriétés, pourtant typiques des pays de colonisation espagnole; c'est le cas au Zimbabwe, par exemple. Mais un autre problème se pose plus fréquemment sur ce continent: l'opposition entre différents types de propriété, entre le droit "moderne" et celui dit "traditionnel", entre appropriation privative et communautaire. Rares sont, actuellement, les pays qui ont délibérément divisé des grandes propriétés pour donner de la terre aux petits paysans. Le combat du MST est aussi celui d'une catégorie sociale universelle. Au Brésil en tout cas, le Mouvement est parvenu à remettre debout des gens qui étaient parmi les plus pauvres, les plus humiliés. Il leur a donné un projet de vie, un projet de société.
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